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Insomnie : ce qui se passe dans votre cerveau

L’insomnie peut avoir de graves conséquences sur l’humeur, la concentration et la mémoire. Or, la pandémie semble avoir réuni toutes les conditions requises pour que nos cerveaux en déroute trouvent plus difficilement le chemin du sommeil. Pourquoi ?

La pandémie de COVID-19 semble avoir causé une augmentation notable de l’insomnie dans la population. Le directeur du Centre d’étude des troubles du sommeil de l’Université Laval, Charles Morin, a analysé l’ensemble de la littérature scientifique afin de mieux comprendre la source du phénomène. La première étude qui a sonné l’alarme au sujet d’un possible lien entre pandémie et insomnie provient de l’équipe de Li-yu Lin, de l’Université de médecine chinoise de Nanjing. Durant la première vague de COVID-19, à l’hiver 2020, les chercheurs ont découvert que les conséquences de la pandémie avaient eu pour effet de faire grimper la prévalence de l’insomnie à 20 % de la population. La moyenne pour la population générale en Chine avant l’arrivée de la COVID était de 15 %.

D’autres travaux montrant cette tendance ont rapidement suivi. Par exemple, en Grèce, une équipe a observé que la pandémie avait augmenté les problèmes de sommeil chez 37,6 % des quelque 2 500 participants à son étude. Des chercheurs norvégiens ont également mesuré un accroissement de l’insomnie lié à la pandémie. C’est encore plus marqué chez les travailleurs de la santé qui ont été très affectés par la difficulté de leurs tâches. Certaines études ont révélé que l’insomnie touchait jusqu’à 35 % du personnel et l’anxiété, 45 %, tandis que la moitié de cette population souffrait de symptômes de dépression.

Charles Morin conclut qu’au-delà du stress et de l’anxiété entourant cet événement, deux autres facteurs ont perturbé le sommeil : les effets du confinement et les horaires atypiques du télétravail. Car la routine joue un rôle important dans l’hygiène du sommeil, elle permet au cerveau de maintenir ses rythmes circadiens, c’est-à-dire l’ensemble des processus biologiques qui se produisent dans un cycle de 24 heures et qui constituent l’horloge interne de notre corps. Ce n’est pas pour rien qu’il faut établir une routine : du cadran qui sonne pour nous réveiller jusqu’aux heures de travail fixes et notre exposition régulière à la lumière, car le cerveau en dépend pour conserver son équilibre et celui du sommeil.

Le cerveau du sommeil

Le sommeil et l’insomnie sont des phénomènes complexes. Je me souviens d’avoir visité, il y a plusieurs années lors d’un stage dans son célèbre laboratoire, le bureau du père de la neurophysiologie du sommeil, le regretté Michel Jouvet, à l’Université de Lyon. Le dos de chaque livre dans sa bibliothèque était recouvert de façon à former une mosaïque de toiles des grands maîtres de la peinture qui ont symbolisé au fil du temps le sommeil et les rêves. Cela m’a laissé une forte impression, car Jouvet est celui qui a percé le mystère en découvrant les cycles du sommeil, composés du sommeil lent, au cours duquel le cerveau ralentit son activité, et du célèbre sommeil paradoxal, celui des rêves.

Le sommeil lui-même est un phénomène impressionnant. Tout tourne autour de la capacité du cerveau à changer d’état pendant quelques heures, par une cascade complexe de réactions chimiques impliquant entre autres des neurotransmetteurs et des hormones. Ces réactions permettent d’abord de tomber endormi : elles nous plongent dans une phase de somnolence au cours de laquelle le rythme cardiaque, l’attention et le tonus musculaire diminuent. Puis elles font le travail inverse et nous réveillent.

La période de sommeil elle-même est fondamentale, car elle donne l’occasion au cerveau de littéralement faire le ménage dans ses neurones usés par l’éveil — c’est-à-dire mettre à jour et réparer les connexions qu’ils font entre eux et éliminer les déchets neurotoxiques de son métabolisme —, puis de refaire le plein d’énergie pour affronter la prochaine période d’éveil. Au cours d’une nuit de sommeil, de trois à cinq cycles de sommeil se répètent, constitués chacun de différentes phases pendant lesquelles la nature du sommeil change. D’un sommeil léger, on passe ensuite à une phase de sommeil plus profond, puis au fameux sommeil paradoxal durant lequel l’activité cérébrale est plus intense et génère les rêves.

Le cerveau de l’insomnie

Le stress, l’angoisse, la dépression ou la mauvaise hygiène de vie de la pandémie se sont attaqués aux mécanismes complexes qui régissent le sommeil, soit son déclenchement, les cycles eux-mêmes ou une sortie précoce de la fin du sommeil. La recherche scientifique n’a pas encore bien élucidé les processus exacts impliqués dans le dérèglement. On a déjà trouvé des gènes qui pourraient expliquer une prédisposition à l’insomnie chez certaines personnes.

Mais des chercheurs examinent de nouvelles pistes autour de l’idée que les circuits qui contrôlent les émotions et l’éveil seraient plus importants que ceux qui contrôlent les rythmes circadiens et le sommeil. Ces voies de recherche visent à mettre au point de meilleurs traitements pharmaceutiques. Car le désordre de l’insomnie, qui touche 10 % de la population selon la définition du manuel diagnostique — sommeil interrompu trois nuits par semaine pendant trois mois —, se classe deuxième parmi les troubles neuropsychiatriques les plus répandus.

Le retour à la normale

Si les mécanismes du sommeil et de l’insomnie sont complexes, le traitement de celle-ci l’est tout autant. Les médicaments abondent et montrent plus ou moins d’efficacité — benzodiazépine, antidépresseurs et antipsychotiques, prazosine, clonidine et diverses nouvelles molécules — et les psychothérapies cognitivo-comportementales également. Ces thérapies qui préconisent une meilleure hygiène de vie en ce qui concerne nos habitudes — café, alcool, activités et régularité des heures de coucher, entre autres — sont particulièrement bénéfiques, comme l’a démontré Charles Morin, un expert dans le domaine. Mais leur succès dépend toujours de la volonté du patient à y adhérer.

J’ai moi-même souffert d’un épisode d’insomnie qui a duré un an, et il m’a fallu de trois à quatre ans de réadaptation à une hygiène du sommeil stricte pour m’en défaire. Sur dix personnes diagnostiquées avec de l’insomnie, cinq seront toujours insomniaques après trois ans, deux auront fait une rechute et seulement trois auront eu une résolution spontanée de ce trouble du sommeil.

Donc, ceux qui ont vu leurs nuits perturbées par le stress, l’angoisse, l’isolement et les horaires atypiques de la pandémie devront peut-être s’armer de patience et prendre les moyens nécessaires pour retrouver un sommeil normal.

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